Décembre 2022, je suis en train de réaliser ma 22ème Compozia : je travaille actuellement sur les 12 Travaux d’Hercule. Depuis quelques temps, je m’interroge sur ma démarche artistique, je m’interroge sur mon « obsession » pour la mythologie.

J’ai remarqué récemment être animée par une quête nostalgique de sens, que j’assouvis en choisissant des sujets littéraires et mythologiques, en me tournant vers le passé et les livres. Je cherche très certainement à m’éloigner du présent et de mes émotions. Je m’acharne à retranscrire des textes en image, en faire une illustration synthétique, en essayant de me convaincre que c’est objectif et que cela n’a rien de personnel.

Mais je me rends compte que je ne choisis pas des œuvres au hasard, qu’au-delà de mon travail de recherche documentaire, au-delà de ma volonté de retranscrire fidèlement une histoire, se cachent des émotions personnelles. Je cherche à les étouffer, mais elles ressurgissent dans l’aspect particulièrement dense de mes compositions, dans cet horror vacui qui reflète ma sensibilité. Cette nouvelle composition est symptomatique de cette prise de conscience. C’est la première fois que j’affirme être en train de réaliser une œuvre expiatoire.

illustration 12 Travaux d'Hercule

Tableau de Charles LE BRUN, “Hercule et les juments de Diomède” (1641) Nottingham, Art Gallery – œuvre du domaine public (image from Wikimédia Commons)

     I.        Une histoire violente

Je me rends compte que je dessine une œuvre violente et sombre, que j’illustre – et m’approprie – l’histoire d’une héros ombrageux et imparfait, qui a des excès de colère et de folie, qui ne maitrise pas toujours sa force. Certains épisodes sont sordides et mes choix d’interprétation et de représentation s’orientent vers cette optique lugubre. Le marais de Lerne présente des têtes ensanglantées qui flottent et des ossements cachés dans l’herbe, Hercule tenant une tête décapitée qui dégouline de sang. L’épisode des cavales de Diomède a été difficile pour moi à illustrer mais je n’ai pas contourné la difficulté : je ne me suis pas contentée de dessiner la libération des quatre juments, j’ai abordé le cœur de l’épisode sans détours (Diomède dévoré par ses propres chevaux). Au 26 Décembre 2022, je n’ai pas encore étudié ces sujets, mais viendra la question de sa mort (le linceul enflammé), de la mort de ses enfants (son coup de folie par lequel ils les jettent dans le feu), le vautour dévorant Prométhée….

C’est à ce jour l’œuvre la plus violente de toutes mes compositions. Elle n’a aucune commune mesure avec « Jusqu’aux bouts du monde » (1) et surpasse celle sur l’Odyssée (2) qui pourtant présentait déjà des épisodes difficiles (la descente aux Enfers, le massacre des prétendants, le funeste festin d’Agamemnon). Personne ne me l’a imposée, ce n’est pas œuvre commandée, c’est une épopée choisie et abordée en connaissance de cause.

12 Travaux d'Hercule illustration hydre de Lerne

les 12 Travaux d’Hercule – illustration actuelle- Compozia n°22 en cours

Travail n° 2 : épisode de l’Hydre de Lerne

illustration Odyssée la mort d'Agamemnon

extrait d’une précédente composition sur l’Odyssée – Compozia n°18 “Celui qui pendant des années erra”

Ulysse descend aux Enfers et rencontre le fantôme de sa mère

illustration Hercule Héraclès les 12 Travaux

II.        une œuvre expiatoire

D’un côté, j’ai du mal à me reconnaître, à admettre ce que je suis en train de dessiner ; de l’autre, je demeure inspirée et motivée. Je suis contente de mon marais de Lerne. J’ai envie d’affronter cette histoire. Je me surprends moi-même à travers ce dessin. Je suis en train de braver une partie sombre de moi-même. Il y a une dimension expiatoire dans cette œuvre. L’histoire d’Hercule (Héraclès), c’est l’histoire d’une expiation, d’une rédemption, qui s’accomplit dans l’affrontement de monstres, la confrontation à des entités maléfiques (humaines et non humaines). La réalisation de ce dessin est piaculaire, bien que cela me fasse un peu honte. Peut-être qu’un jour, avec le recul, je détesterais cette Compozia, que j’en aurais pleinement et définitivement honte, que je la renierais parce qu’elle me dérangera.

Mais aujourd’hui, elle me permet d’assouvir et d’extérioriser quelque chose d’obscure et d’inconscient. J’ai interrompu un projet d’illustration sur les oiseaux (une fresque ornithologique) pour développer finalement ce projet sur les 12 Travaux, car la paix des oiseaux ne correspond plus à mon ressenti actuel. Une fois que je serai parvenue à comprendre et combattre mes démons intérieurs, que je serai parvenue à lâcher prise par rapport à ce tout ce qui me stresse et m’horripile (dans ma vie personnelle et professionnelle), je pourrais alors revenir au projet ornithologique, ou d’autres thèmes que j’aurais envie d’aborder qui seront plus apaisés. Je dois d’abord expier, pardonner : pardonner aux autres mais surtout à moi-même.

     III.        Si je devais accomplir 12 Travaux herculéens …

Le thème des 12 Travaux m’attire, m’inspire : cette notion de difficultés à surmonter, de monstres à terrasser, de pénibilité des tâches à accomplir… Cela me parle, aussi bien par rapport à mon travail (mon métier salarié) qu’à ma vie intérieure (mon inconscient). J’ai besoin d’Hercule : j’ai besoin de me confronter à cette violence, à cette folie et imperfection mais aussi à cette puissance surhumaine, à ce courage indéfectible. J’ai besoin de ce demi-dieux infiniment humain. J’ai besoin de ses forces mais aussi de ses failles, pour mieux reconnaître et accepter les miennes.

Dans le mythe, Hercule (Héraclès) est présenté comme un homme recherchant la gloire. Je ne suis pas en quête de gloire, à proprement parlé. Je ne recherche pas quelques chose d’aussi intense, mais oui je suis en quête de reconnaissance, dans mon travail salarié et dans mon travail artistique. J’aimerais tellement pouvoir être au-dessus de tout cela, être moins dépendante du regard des autres, mais je sais que je n’ai pas encore acquis suffisamment de confiance en moi. Je ressens également beaucoup de colère et de tristesse, qui ne m’aident pas du tout à me sentir satisfaite, détendue, confiante. Si je devais accomplir 12 Travaux herculéens, ce serait pour apprendre à lâcher-prise, pour ne plus être aussi exigeante avec moi-même. Ce ne serait pas pour devenir un humain déifié (tel que le mythe le présente), mais au contraire pour apprendre à accepter mes imperfections. Si je devais accomplir 12 Travaux herculéens, ce serait pour moi une quête de sérénité et d’apaisement.

illustration Hercule Héraclès les 12 Travaux