Je vous propose à travers ce troisième volet sur mon illustration du Petit Prince, d’entrer au cœur de l’œuvre, des œuvres : celle de Saint-Exupéry (le récit original) d’une part, et l’illustration synthétique (la Compozia) que j’en faite d’autre part. Les détails de l’un permettant de découvrir les détails de l’autre, le récit permettant d’éclairer l’illustration, l’illustration permettant d’éclairer le récit.
Ce travail d’illustration au plus près du texte est l’un des principes fondateurs de ma démarche artistique. Mon travail d’artiste – de manière général et sur ce projet-ci en particulier – est fondé sur la lecture assidue d’ouvrages, des relevés de citations complétées par des recherches documentaires et iconographiques.
Je partage ici, en 5 points, les coulisses de mon travail d’artiste-illustratrice, des secrets de composition, des détails et des anecdotes pour comprendre l’élaboration de l’illustration étape par étape et le livre fabuleux sous-jacent qui m’a inspirée.
I. Le plan de composition et les planètes visitées par le petit prince
II. L’allégorie des baobabs
III. Le petit prince, son ami le renard et l’énigmatique serpent
IV. L’avion de Saint-Exupéry
V. De l’importance des étoiles dans Le Petit Prince
« On est seul aussi chez les hommes, dit le serpent »
© Compozia n°25 achevée en juin 2025
I. Plan de Composition & Planètes visitées par le Petit Prince
Tout d’abord, la façon dont j’ai conçu le plan de composition de mon illustration synthétique est liée au déroulé du voyage initiatique que réalise le petit prince en quittant son astéroïde. Ma Compozia n°25 est construite dans un mouvement vertical, à parcourir de haut en bas et de bas en haut (mais de manière non linéaire). Les 2/3 supérieurs sont consacrés aux 8 planètes à représenter, le dernier 1/3 à la planète Terre. La première ébauche de mon plan de composition s’est affinée à ma seconde lecture de l’ouvrage. Des différences notables, dans l’agencement des planètes et autres éléments à représenter les uns par rapport aux autres, sont apparues entre les deux versions de mon plan.
In fine, mon illustration a pris la forme suivante et peut se résumer ainsi. Quelques précisions sur ce schéma :
- • La planète aux baobabs est numérotée « 0 bis » car le petit prince ne la visite pas, ne s’y rend pas vraiment, mais il la connait (« J’ai connu une planète, habitée par un paresseux. » – chapitre V) et sa propre planète renferme en son sein des graines de baobabs qu’il doit surveiller. Le schéma respecte ainsi la numération des planètes visitées établie par Saint-Exupéry : « La quatrième planète était celle du businessman. » (chapitre XIII)
- • Sur la planète Terre, il y a des courtes étapes sur lesquelles je ne me suis pas attardée : la rencontre avec une petite fleur à trois pétales (chapitre XVIII), l’aiguilleur de chemin de fer (chapitre XXII), le marchand de pilules contre la soif (chapitre XXIII). Ces épisodes n’apparaissent pas dans mon illustration.
- • Contrairement à ce que notre esprit a tendance à retenir de cette fabuleuse histoire, au souvenir qu’on en garde, le premier être vivant que le petit prince rencontre en arrivant sur Terre n’est pas le renard, ni l’aviateur perdu dans le désert, c’est le serpent (chapitre XVII).
Au-delà du plan, l’élaboration de la composition a soulevé aussi des questions d’ordre stylistique. J’ai cherché délibérément à rester proche des illustrations de Saint-Exupéry, ayant le souci de lui rendre hommage, adaptant l’iconographie originelle du petit prince à mon style artistique, notamment dans le choix restreint des couleurs. Concernant la structure de l’œuvre, j’avais d’abord imaginé un cadre droit (rigide) et doré. Mais j’ai finalement opté pour des contours flous, sinueux, irréguliers, afin d’évoquer le voyage, l’évasion, de symboliser l’aspect onirique et métaphorique de ce récit.
II. L’allégorie des baobabs
Pour en revenir à cette planète « O bis », habitée par un paresseux qui a laissé pousser trois gigantesques baobabs, c’est un passage que j’ai trouvé très marquant. Ce qui fait la notoriété (durable et internationale) de ce récit, c’est la richesse et la puissance des images qui s’impriment dans l’esprit des lecteurs. C’est une histoire, composée de plusieurs fables, qui suscite instinctivement l’imaginaire et marque durablement les mémoires. C’est en tout cas l’effet que ce livre a produit sur moi, bien que je l’ai découvert tardivement à 31 ans, et c’est ce qui m’a donné l’irrésistible besoin de réaliser une Compozia.
« C’est pour avertir mes amis d’un danger qu’ils frôlaient depuis longtemps, comme moi-même, sans le connaître, que j’ai tant travaillé ce dessin-là » (fin du chapitre V). Comme Saint-Exupéry, j’ai accordé un soin tout particulier à cette partie-là de mon illustration. Ma planète aux trois baobabs occupe beaucoup de place proportionnellement aux autres planètes. Ce danger évoqué par Saint-Exupéry, symbolisé par ces arbres gigantesques aux racines destructrices, peut être compris de deux façons. De manière évidente et en premier lieu, il s’agit d’alerter sur la fâcheuse tendance humaine à la procrastination. C’est un message adressé plutôt aux enfants, même si les adultes peuvent se montrer aussi au quotidien très paresseux. Plus subtilement, en seconde lecture et du point de vue d’adultes éclairés par une connaissance de l’Histoire, on peut y voir également une allégorie politique, une allusion au nazisme étant donné que cette histoire a été publiée en 1943, les racines et troncs des baobabs symbolisant alors les idées fascistes qui gangrènent les sociétés européennes.
III. Le petit prince, son ami le renard et l’énigmatique serpent
Parmi les images fortes de ce livre, il en est une autre qui a tout spécialement marqué l’esprit de nombreux enfants de par le monde. On pense évidemment au sympathique et emblématique personnage du renard. Le chapitre XXI où apparaît le renard est l’un des plus beaux chapitres du Petit Prince. Il concentre de nombreuses et très belles citations à méditer. C’est le chapitre que l’on retient le plus, car le personnage du renard est particulièrement attachant. Loin de la tradition littéraire héritée du Roman de Renart et des fables de La Fontaine, le goupil de St Exupéry n’est pas vil et fourbe mais sage et bienveillant. Il transmet au petit prince et aux lecteurs des enseignements précieux :
“Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.”
Si l’on retient très facilement le renard, un autre animal pourtant crucial passe plus inaperçu : le serpent. Si le renard apparait comme un personnage bienveillant, comme un ami et un guide réconfortant, le serpent au contraire semble plus menaçant, plus énigmatique, ses paroles de sagesse sont plus graves et plus obscures :
- « – […] mais pourquoi parles-tu toujours par énigmes ?
- – Je les résous toutes, dit le serpent.
- Et ils se turent. » (Chapitre XVII)
C’est d’ailleurs une autre citation de ce chapitre que j’ai retenu pour titrer mon illustration : « On est seul aussi chez les hommes, dit le serpent. »
Premier être vivant qui interagit avec le petit prince sur Terre, il est aussi le dernier. Il lui donne rendez-vous, un rendez-vous fatidique, mortel mais libérateur, que le petit prince accepte et auquel il se prépare (chapitres XXV et XXVI). La morsure du serpent permet un passage vers l’au-delà, assure au petit prince le retour vers sa planète d’origine. La mort du petit prince devient métaphorique, l’aviateur ne retrouvant pas trace de son corps (de son écorce). L’aviateur perd de nouveau l’ami imaginaire et l’enfant intérieur qu’il avait retrouvé dans son moment de solitude dans le désert. Le serpent est à la fois un symbole de mort et d’immortalité. Le point commun entre le renard et le serpent est qu’ils préparent tous deux le petit prince (et les lecteurs) à la séparation, au deuil.
Articles complémentaires :
IV. L’avion de Saint-Exupéry
Mais parmi les personnages centraux qui entourent le petit prince, il ne faut point oublier l’aviateur, qui est le narrateur de l’histoire et l’incarnation de l’auteur lui-même. Il est donc plus que tant de présenter l’aviateur et son avion.
Antoine de Saint-Exupéry a piloté plus d’une vingtaine de modèles d’avions différents au cours de sa vie, à l’occasion de son service militaire, de son travail dans le fret aéropostal, puis de son ralliement à l’Armée de l’Air lors de la Seconde Guerre Mondiale. C’est à bord d’un Berthauld-Wroblewski W3 qu’il réalise son premier vol, son baptême de l’air à l’âge de 12 ans en 1912. Et c’est aux commandes d’un Lightning P38 qu’il effectue son dernier vol, disparaissant mystérieusement le 31 juillet 1944, lors d’une mission de reconnaissance dont le dénouement tragique est resté plusieurs décennies sans réponse. (article de l’INA pour en savoir plus).
Mais de tous les avions qu’il a pilotés (à découvrir dans le détail sur ce site), le seul qu’il ait possédé, qu’il se soit acheté, est un Caudron Simoun C630, immatriculé F-ANRY. C’est le modèle que j’ai retenu pour mon illustration. Mon dessin est réalisé en noir et blanc, mais il faut s’imaginer que la partie noire de l’avion était rouge et que la partie blanche était crème. Fin 1935, Antoine de Saint-Exupéry, accompagné de son radio André Prévot, entreprend d’effectuer avec son Caudron Simoun le raid Paris-Saïgon, dans l’espoir de battre un record. Excellent pilote possédant « le feu sacré » mais réputé très étourdi, la carrière de Saint-Exupéry est jalonnée de nombreux d’accidents d’aviation. Il n’atteindra pas son objectif mais échouera dans le désert libyque (une partie du Sahara, à environ 200 km du Caire). Complètement déshydratés après 3 jours de marche, ils sont secourus par des bédouins. C’est cet évènement qui a inspiré en partie l’écriture du Petit Prince.
Dans son conte, teinté de quelques éléments autobiographiques, les faits sont remaniés : Saint-Exupéry ne s’est pas crashé mais il est immobilisé au sol dans le désert du fait d’une panne de moteur. Son avion est évoqué essentiellement au chapitre III :
- « Ainsi, quand il aperçut pour la première fois mon avion (je ne dessinerai pas mon avion, c’est un dessin beaucoup trop compliqué pour moi) il me demanda :
- – Qu’est-ce que c’est cette chose-là ?
- – Ce n’est pas une chose. Ça vole. C’est un avion. C’est mon avion.
- Et j’étais fier de lui apprendre que je volais. »
Je partage l’avis de Saint-Exupéry sur le fait que dessiner un avion est difficile. J’ai dû m’entrainer à le dessiner à main levée et à décalquer sa silhouette, faire plusieurs essais, lutter un mois durant contre ma peur de l’échec (que je n’ai pas ressentie pour les autres éléments de l’illustration). Épuisée, me remettant d’une période de stress intense à mon travail (la vie salariée que j’exerce en parallèle de ma vie artistique), je n’ai pas réussi à me passer du procédé du décalquage de la silhouette globale de l’avion, réalisé à partir d’une photo calibrée pour que l’avion mesure 10 cm. Sans ce procédé, je ne parvenais pas à le faire correspondre à l’espace disponible sur ma feuille et à respecter les proportions du Caudron Simoun. Mais il faut savoir parfois lâcher-prise et ne pas se surmener, l’essentiel étant d’avoir obtenu le résultat escompté.
Portrait d’Antoine de Saint-Exupéry, Toulouse, 1933 (source : Wikipédia Commons et Historia.fr)
décembre 1935, crash de l’avion de Saint-Exupéry dans le désert du Sahara
IV. De l’importance des étoiles dans le Petit Prince
« Alors, toutes les étoiles, tu aimeras les regarder… » (chapitre XXVI)
Les citations sur les étoiles dans le Petit Prince sont nombreuses et magnifiques, pleines de poésie et symboles d’espérance. On en relève tout au long du récit, qu’elles teintent et ponctuent d’espoir, de moments de joie. Comme je l’expliquais dans le premier volet présentant mon travail d’illustration, ce conte philosophique laisse transparaître beaucoup de tristesse et un profond sentiment de solitude. L’ambiance générale est mélancolique. Mais l’évocation des étoiles apporte à chaque fois une note d’espoir, redonne le sourire, l’envie de rire même, et le goût de la rêverie au petit prince et à l’aviateur, au narrateur et donc aussi au lecteur.
« Je me demande, dit-il, si les étoiles sont éclairées afin que chacun puisse un jour retrouver la sienne. » (chapitre XVII)
Elles ont une dimension symbolique, philosophique, très forte. Leur évocation donne souvent lieu à des phrasés très poétiques, très imagés, voire énigmatiques, sibyllins, prononcés par le petit prince :
« Les étoiles sont belles, à cause d’une fleur que l’on ne voit pas… » (chapitre XXIV)
Pour celles et ceux qui souhaitent (re)découvrir ce récit, je ne vais pas en citer davantage mais c’est à la fin du livre que les citations sur les étoiles sont les plus présentes et aussi sans doute les plus belles, les plus profondes, où leur portée métaphysique est la plus manifeste.
Dans mon illustration, j’ai donc veillé à représenter des constellations évocatrices comme la constellation du Petit Renard et celle du Serpent. Et j’ai comblé les espaces vides par des motifs célestes composés d’étoiles, afin de traduire le récit en image, souhaitant rester fidèle au texte bien que mes motifs ne puissent pas retranscrire la puissance poétique et philosophique des mots de Saint Exupéry.
Conclusion :
Voici donc les 5 axes principaux qui ont définis mon travail de synthèse et d’illustration de cet ouvrage majeure de la littérature française, espérant avoir apporté un éclairage nouveau et personnel sur ce roman et conte qui m’a profondément touchée.
Pour en savoir plus sur ce travail artistique :
→ Partie 1/3 : un projet d’illustration qui me tenait à cœur
→ Partie 2/3 : Le Petit Prince illustré et résumé en 24 citations (mapping interactif)










