Commencé à la fin du mois de février et achevé en juin 2025, ce projet d’illustration synthétique du Petit Prince était dans mon esprit depuis des mois. J’y pensais depuis l’été précédent, depuis ma première lecture de ce célèbre ouvrage, sur mon lieu de travail, pendant ma pause déjeuner. Il était à disposition dans la petite bibliothèque de la cafétéria. L’été, il y a peu de monde au travail et j’ai pu lire au calme. C’est ainsi, et à l’âge adulte, que j’ai découvert pour la première fois ce récit poignant qui m’a profondément marquée. Une fois achevée mon Ornithologia n°2 sur les oiseaux bleus, j’ai pu donner libre cours à ce projet d’illustration du Petit Prince qui me tenait à cœur.

Le Petit Prince de Saint-Exupéry est un conte philosophique marquant, empli d’images symboliques puissantes, qui distille beaucoup de sagesse, révèle des détails autobiographiques, et dont l’ambiance mélancolique m’a profondément bouleversée. C’est ce qui m’a donné l’irrésistible besoin d’illustrer ce conte, ce récit initiatique qui s’adresse non seulement aux enfants mais aussi aux adultes… Et c’est ce qui me donne aujourd’hui l’envie de partager l’exploration que j’en ai faite à travers mon travail artistique, un travail fondé sur la lecture assidue de l’ouvrage, des relevés de citations complétées par des recherches documentaires et iconographiques.

Je vous propose tout d’abord de révéler pourquoi ce projet d’illustration me tenait tant à cœur en deux points :

  1. Un récit mélancolique
  2. Bien plus qu’un simple ouvrage pour enfants

Puis d’entrer davantage dans ce projet d’illustration en deux autres articles (bientôt disponibles) :

illustration petit prince gaëlle compozia le petit prince illustré

     I.  Projet d’illustration d’ un récit mélancolique

illustration petit prince gaëlle compozia le petit prince illustré
  • « – Où sont les hommes ? reprit enfin le petit prince. On est un peu seul dans le désert…
  • – On est seul aussi chez les hommes, dit le serpent. »

Ce n’est pas la citation la plus connue de ce célèbre ouvrage, mais c’est un extrait – issu du chapitre XVII – qui m’a profondément touchée, émotionnellement et philosophiquement. Je l’ai donc retenu pour en faire le titre de mon œuvre qui illustre et synthétise Le Petit Prince de Saint-Exupéry :

 

« On est seul aussi chez les hommes, dit le serpent » Compozia n°25, Juin 2025

J’ai hésité entre plusieurs citations du livre pour titrer mon illustration. Il y en avait des plus gaies et des plus célestes : « Et j’aime la nuit écouter les étoiles » (chapitre XXVII) ou encore « Alors, toutes les étoiles, tu aimeras les regarder… » (chapitre XXVI). Mais la raison pour laquelle j’ai choisi un extrait plus triste, plus grave, c’est justement pour la profonde tristesse et l’immense solitude qu’il renvoie. Parce que Le Petit Prince est un conte philosophique et un récit mélancolique, par lequel son auteur Antoine de Saint-Exupéry exprime, avec pudeur mais avec constance, un profond chagrin et un sentiment de solitude incommensurable. Au-delà de son aspect autobiographique, cet ouvrage revête rapidement une dimension universelle qui touche les lecteurs, enfants comme adultes. J’ai donc retenu pour titrer ce projet d’illustration un extrait permettant de refléter l’ambiance générale de ce récit et traduisant aussi l’impact émotionnel et philosophique qu’il a eu sur moi.

Si j’ai choisi un titre aussi triste, c’est que cet aphorisme que prononce le serpent, « on est seul aussi chez les hommes », a profondément résonné en moi. Cette phrase est cruelle mais elle est cruelle de vérité et sonne terriblement juste dans notre société actuelle, qui se veut pourtant hyperconnectée. C’est une phrase qui pointe du doigt un problème existentiel éminemment contemporain.

projet d'illustration du petit prince citation littéraire

La tristesse, la mélancolie, la solitude, sont omniprésentes dans ce récit. Les citations révélatrices sont nombreuses. On ne pourrait toutes les citer mais en voici quelques-unes :

  • « J’éprouve tant de chagrin à raconter ces souvenirs. Il y a six ans déjà que mon ami s’en est allé avec son mouton. Si j’essaie ici de le décrire, c’est afin de ne pas l’oublier. C’est triste d’oublier un ami. » (Chapitre IV)
  • « Il éclata brusquement en sanglots. […] Je me sentais très maladroit. Je ne savais comment l’atteindre, où le rejoindre… C’est tellement mystérieux le pays des larmes ! » (Chapitre VII)
  • « Le petit prince arracha aussi, avec un peu de mélancolie, les dernières pousses de baobabs. […] il se découvrit l’envie de pleurer. » (Chapitre IX)
projet d'illustration du petit prince citation littéraire

Les épisodes sont nombreux. Il y a évidemment l’épisode le plus célèbre avec le renard, qui se termine par une douloureuse et inéluctable séparation. Mais l’épisode qui m’a profondément bouleversée, et qui a justifié aussi le choix du titre, c’est le chapitre XIX. Dans mon projet d’illustration, j’ai accordé un soin tout particulier à cette scène. C’est un chapitre très court mais intense et d’une grande portée symbolique si on prend le temps de s’y attarder. C’est l’épisode des échos de solitude dans la montagne : « Je suis seul… Je suis seul… je suis seul…, répondit l’écho ».  Si on prend le temps de « ne pas lire ce livre à la légère » comme nous invite Saint-Exupéry, on découvre un récit très émouvant, non seulement pour les enfants mais aussi pour les adultes. 

Les chapitres sont courts, le récit morcelé et concis. Mais je pense que cette concision, cette décomposition du récit, est une invitation à la méditation. Il est à mon sens indispensable – pour en capter la profondeur et se défaire de l’apparente simplicité de ce livre – de lire les chapitres lentement, en marquant des pauses entre chaque, d’en relire même certains avant de passer aux suivants. Ce livre est si profond…

 

     II. Le Petit Prince, bien plus qu’un simple livre pour enfants

La première lecture de ce roman, à 31 ans, m’a laissé une forte impression et m’a immédiatement laissée à penser que ce n’est pas un simple livre pour enfant. C’est un livre écrit par un adulte qui se remet à la place des enfants, qui s’adresse à ces derniers mais qui s’adresse aussi à des adultes, afin qu’ils n’oublient pas l’enfant qu’ils ont été. C’est un ouvrage faussement naïf, faussement enfantin. C’est un livre à relire à un âge plus mûr si on l’a déjà lu jeune (probablement à l’école) car il garde en lui des faces cachées et des allusions qu’on ne peut appréhender qu’au regard d’une certaine maturité. Je n’ai moi-même pas tout compris, pas tout interprété dans ce petit récit en vérité très dense, concis mais subtil.

Je suis convaincue que ce livre s’adresse d’abord et avant tout aux enfants cachés (oubliés) dans le cœur des adultes. C’est je pense le sens profond qu’a souhaité donner Saint-Exupéry à son ouvrage. Cette conviction s’étaye à plusieurs reprises au cours de la narration :

Et ce, dès la dédicace d’introduction : « Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. […] cette grande personne peut tout comprendre, même les livres pour enfants. […] Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. (Mais peu s’en souviennent.) »

Chapitre IV : « Car je n’aime pas qu’on lise mon livre à la légère. ». Cette phrase est malheureusement vite oubliée mais d’une importance capitale, si on veut comprendre la démarche initiale de l’auteur Antoine de Saint-Exupéry, tout comme la dédicace qui est fondamentale et révélatrice de son intention profonde.

Chapitre VIII sur la rose : « Mais j’étais trop jeune pour savoir l’aimer. » Cette réflexion ne peut être comprise qu’avec l’expérience amoureuse et la maturité affective d’un adulte, qui aurait vécu plusieurs aventures, qui serait tombé amoureux au moins une fois, et qui aurait surement causé du tord à un être cher, (ce qui était le cas d’Antoine de Saint-Exupéry vis-à-vis de son épouse Consuelo, qu’il aimait mais qu’il trompait). Un enfant ne peut pas comprendre véritablement cette phrase. Elle ne peut avoir du sens qu’à un âge plus mûr, au regard d’une certaine expérience de la vie.

Le Petit Prince a une forme narrative plurielle. C’est un livre qui mélange les genres, celui de l’autobiographie et celui du conte philosophique. La narration débute à la première personne du singulier (« Lorsque j’avais six ans, j’ai vu, une fois […] »). Le déroulé du voyage initiatique du petit prince est rapporté par l’aviateur, perdu dans le désert, qui a fait la rencontre de ce mystérieux enfant. A mesure que le récit progresse, le personnage de l’aviateur se fait de plus en plus discret. Il disparait parfois complètement, notamment lors du célèbre l’épisode avec le renard (chapitre XXI), moment où le récit prend totalement la forme d’un conte pour enfants. Puis l’aviateur-narrateur (qui n’est autre que Saint-Exupéry lui-même) réapparait, du chapitre XXIV jusqu’à la fin, jusqu’à la disparition du petit prince, jusqu’à la mort symbolique de son enfant intérieur, de son ami imaginaire… Et le vous apparait, un « vous » qui s’adresse directement aux lecteurs, aux enfants et aux adultes qui n’ont pas oublié l’enfant qu’ils étaient : « pour vous qui aimez aussi le petit prince […] » (dernier chapitre) ; « Ne me laissez pas tellement triste : écrivez-moi vite qu’il est revenu… » (postface).

projet d'illustration du petit prince citation littéraire

Antoine de Saint-Exupéry à Manhattan, New York, juillet 1939. 

projet d'illustration du petit prince citation littéraire

Illustration d’une scène du chapitre XXIV « Comme le petit prince s’endormait, je le pris dans mes bras, et me remis en toute. J’étais ému. Il me semblait porter un trésor fragile. »

Ma manière à moi d’écrire à Saint-Exupéry pour lui dire qu’il n’est pas seul, que le petit prince m’est apparu d’une certaine façon, et que son ouvrage m’a touchée, a été de concrétiser ce projet d’illustration, de composer cette illustration synthétique, cette 25ème Compozia. La première lecture de cette histoire m’a immédiatement inspirée, même si des contraintes ne m’ont pas permis de répondre immédiatement à cet appel. Mais je suis très heureuse de pouvoir le partager aujourd’hui.

Pour aller plus loin :

→ Sur la question du statut littéraire du petit prince (livre pour enfants ou pour adultes ?), cet article de Nicole Biagioli « le dialogue avec l’enfance dans le petit prince », offre un éclairage très détaillé.

→ Sur la question de la mort symbolique du petit prince : l’article d’Interroge.ch qui résume le travail d’Anne-Isabelle Mourier (« Le petit prince de Saint-Exupéry : du conte au mythe»)  apporte de précieux éléments de compréhension.

→ Découvrir le mapping interactif de mon illustration : Le Petit Prince illustré et résumé en 24 citations (partie 2/3)

→ Découvrir l’œuvre dans ses détails : secrets de composition, coulisses artistiques, détails littéraires, anecdotes historiques (partie 3/3) (lien bientôt disponible)

illustration et citations du petit prince